Le portrait d’Ana et Mia

Anorexie

Aujourd’hui, on parle d’un sujet qui me tient particulièrement à cœur: l’anorexie mentale.

Et plus particulièrement, on parle d’un mouvement controversé en Europe: le mouvement pro-ana, pour “pro-anorexie”.

 

Tout d’abord, l’anorexie c’est quoi ?

L’anorexie correspond à une perte d’appétit qui empêche le patient de se nourrir correctement. Elle peut devenir mortelle sur un long terme en devenant chronique. Elle peut aussi être le symptôme d’une maladie grave comme le cancer.

L’anorexie peut également être mentale. On parle alors d’un trouble du comportement alimentaire caractérisé par une obsession du poids et de l’alimentation.

Le patient qui souffre d’anorexie mentale ressent une peur irraisonnée d’être en surpoids malgré un poids très souvent en-dessous de son poids de santé. 

Parmi les symptômes, on reconnaît la volonté de la personne à maintenir un poids inférieur à la normale par une sous-alimentation et/ou une pratique excessive d’exercices physiques. Elle peut également avoir recours au vomissement pour régurgiter le peu de nourriture avalée ou encore à la prise de gélules amincissantes.

 

Et la boulimie ?

Si le patient qui souffre d’anorexie se prive presque constamment de nourriture pour maintenir son poids en dessous de la normale, celui qui souffre de boulimie subit des crises alimentaires pendant lesquelles il absorbe rapidement une quantité importante de nourriture. Ces crises étant incontrôlables, s’ensuit une forte culpabilité et un dégoût de soi. Le patient est ensuite amené à vomir (volontairement) la grande quantité de nourriture absorbée juste avant.

Pour que le diagnostic de boulimie puisse être posé, les crises de boulimie doivent être fréquentes et au nombre de 2 minimum par semaine. Cependant, dans des périodes plus sombres, elles peuvent s’enchainer rapidement. De nombreuses patientes en subissent jusqu’à 5 par jour.

Il est également possible qu’un patient alterne les phases boulimiques et anorexiques

La boulimie est à distinguer de l’hyperphagie, qui est également une frénésie alimentaire mais sans vomissement et sans compensation visant à perdre du poids. Les personnes qui souffrent d’hyperphagie souffrent également de surpoids important, ce qui les enferme encore davantage dans un cercle de phases de profonde dépression.

 

Qui est Ana ?

Ana est en quelque sorte une déesse, un gourou invisible. Elles sont des milliers voire des millions à travers le monde à vénérer cette conception.

Ana est au centre d’un mouvement qui a vu le jour aux Etats-Unis au début des années 2000 et qui signifie Anorexie. Le mouvement porte le nom de pro-ana, ou pro-anorexie.

L’anorexie est personnifiée par les membres de ce mouvement et considérée comme un mode de vie idéal, un but à atteindre.

J’ai rencontré Mélissa. Elle est âgée de 28 ans et souffre d’anorexie depuis son adolescence.

« J’ai basculé dans l’anorexie à l’âge de 14 ans peut-être. J’étais mal dans ma peau, je me sentais nulle et perdais confiance en moi. J’avais toujours été heureuse jusque là. On ne bascule pas du jour au lendemain dans l’anorexie, on y glisse lentement, petit à petit. »

Mélissa se souvient avoir grandi dans une famille aimante et attentive à ses besoins. Elle entretenait une relation proche avec ses deux petites sœurs et travaillait bien à l’école.

Et pourtant, à l’adolescence, la jeune fille perd confiance en elle. Elle se sent nulle, moins bien que les autres. Un sentiment partagé par de très nombreuses adolescentes de son âge. Ses parents s’inquiètent certes, mais ne veulent pas se montrer intrusifs ni indélicats. Ils tentent de la rassurer et de la protéger sans trop en faire.

« Comme beaucoup d’ado, je lisais des magasines sur les stars, la mode… Les chanteuses, actrices, mannequins ont toutes l’air si heureuses. Les médias ont ce tort de véhiculer une image faussée de la femme ».

Petit à petit, Mélissa mange moins. Elle commence par sauter l’un ou l’autre repas, en prétextant avoir mal au ventre, ou encore, à la cantine, elle jette discrètement son repas à la poubelle. 

Voir son poids diminuer sur la balance lui procure un sentiment de mieux-être. Elle ressent physiquement cette première perte de poids et semble en être soulagée.

« A cet âge, on ne comprend pas que perdre du poids n’est pas une solution. Que se sentir plus mince ne nous aidera pas à récupérer de la confiance en soi, c’est très superficiel, faussé. Mais sur le moment, j’étais soulagée, je me sentais mieux et plus sure de moi. Alors j’ai continué ».

Et de mois en mois, la jeune fille perd du poids, ment à ses parents pour éviter les repas et les conflits. 

La fatigue se fait de plus en plus intense mais l’euphorie de la perte de poids l’emporte.

Alors qu’elle pense contrôler la situation, c’est l’inverse qui se produit: elle perd pied.

« Ma maman avait remarqué que mon corps changeait rapidement. Et pas dans le bon sens. Alors que j’aurais dû prendre des formes comme une jeune femme en devenir, je fondais à vue d’œil. Mes os apparaissaient et je devais me cacher dans des pulls amples. Mes parents me houspillaient, me grondaient, tentaient une fois d’être gentils et compréhensifs, une autre fois d’être plus durs et plus sévères ».

Pour éviter tout conflit et toute question, Mélissa s’isole. Elle sort de moins en moins, côtoie peu ses copines. Elle perd également le goût du shopping et de la mode ne pensant qu’à masquer sa maigreur, ne participe plus aux soirées d’anniversaire ni aux sorties entre filles.

« Plus rien ne comptait si ce n’était ma perte de poids. Ne pas manger, se priver, se restreindre, compter les calories, culpabiliser d’avoir mangé une demi pomme, résister contre la faim, ça épuise. Ca démolit. J’étais obsédée par cela. Penser à ne pas manger occupait mes pensées jour et nuit. Dormir avec le ventre vide, en avoir des crampes à l’estomac, c’est très compliqué ».

 

Qui est Mia ?

Mia c’est également un mouvement, moins connu que son rival. Mia est la fin du mot en anglais « boulimia » qui signifie boulimie.

Elles sont nombreuses à tomber dans la boulimie après avoir vécu une période plus ou moins longue d’anorexie mentale. Ou encore, elles alternent phases anorexiques et phases boulimiques.

En effet, se priver de manger devient difficile après plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Le corps réclame de la nourriture. Et la privatisation sur un long terme entraine inévitablement un craquage involontaire, une perte totale de contrôle de son esprit et de son corps.

Les patients succombent alors très souvent à cette frénésie alimentaire. Ils peuvent ingurgiter plusieurs milliers de calories en un minimum de temps avant de tout régurgiter volontairement.

« Les crises de boulimie sont apparues quelques mois après. J’avais perdu beaucoup de poids, une dizaine de kilos environ. Me priver de nourriture devenait difficile. Et puis un jour j’ai craqué. J’ai mangé. Je n’ai pas pu manger beaucoup vu que mon estomac ne digérait presque rien depuis plusieurs semaines. Et le peu que j’ai pu avaler, je l’ai vomi ensuite ».

C’est la honte qui prend le dessus après la perte de contrôle.

« On se dit que ça n’arrivera plus. C’est tellement sale de se faire vomir, c’est honteux. Mais malheureusement le corps et l’esprit ont apprécié ce nouvel apport de nourriture, et donc on recommence mais en ingurgitant davantage cette fois. Et puis on vomit à nouveau. Et on a de nouveau honte de soi ».

Des crises à répétition qui enferment la jeune femme dans un cercle vicieux de crises alimentaires et de honte. Elle alterne phases anorexiques et phases boulimiques.

 

En mouvement !

Mélissa découvre le mouvement pro-ana alors qu’elle est à peine majeure. C’est une révélation pour elle. 

« C’est sur le blog d’une jeune fille française que je lis des choses qui me parlent, qui me ressemblent. Je me reconnais dans ce qu’elle dit: la perte de poids qui entraine du bien être, du mieux être, une nouvelle confiance. La prise de poids qui fait si peur. S’accepter telle qu’on est au lieu de vouloir changer à tout prix ».

Des paroles dures et dangereuses qui mettent pourtant la jeune fille en confiance. 

« J’avais l’impression d’être comprise, contrairement à mes parents et mes copines qui me sermonnaient à longueur de temps. Et qui pourtant, ne savaient pas grand chose de mes crises alimentaires. Je mentais et je cachais tout pour ne pas que ça se sache ».

De plus, les jeunes filles qui souffrent d’un trouble du comportement alimentaire, éprouvent très souvent une fascination pour leur propre maladie et sont donc demandeuses d’échanger avec d’autres.

Le mouvement pro-ana considère Ana comme une héroïne, Ana étant l’anorexie. Ana leur apporte à toutes une solution pour se sentir mieux. Elle prône un mode de vie restrictif et dur pour atteindre la perfection de soi. Le bien être moral et mental passe par une maigreur physique extrême. 

Nombreux sont les blogs et les sites internet pro-ana ayant dû fermer. Les recommandations, les conseils, les partages d’astuces visent toutes à perdre toujours plus de poids, les jeunes filles s’entraident pour masquer leur maigreur, éviter les questions, éliminer un maximum de calories.

S’alimenter est perçu comme une faiblesse.

« C’est sur ce genre de site que j’ai appris plusieurs techniques pour me faire vomir: manger les aliments rouges en premier. Cela m’aide à savoir que j’ai vomi tout ce que j’ai mangé lorsque je les vois ressortir en dernier. Tremper les aliments solides dans de l’eau ou du lait pour les ramollir. Ils repasseront mieux ensuite. »

Ces pratiques de jeun extrême et de vomissement ne sont pas sans risque. L’anorexie peut mener à la mort par manque de nutrition. Elle provoque, ainsi que les vomissements, de très nombreuses carences et une déshydratation sévère.

« J’ai conscience, aujourd’hui, des conséquences de l’anorexie et la boulimie sur mon corps et surtout sur mon mental. Mais je ne suis toujours pas capable de prendre du poids et de le maintenir. Mon esprit en est toujours au stade de vouloir perdre encore quelques kilos ». 

Mélissa suit une thérapie depuis plusieurs années. Elle pratique également la sophrologie et la méditation en groupe. Elle fût hospitalisée à 3 reprises en plus de 10 ans. Mais ces séjours l’ont marquée et elle ne souhaite plus retourner dans des centres fermés.

Les contacts avec d’autres jeunes femmes anorexiques l’aident à déculpabiliser même si elle a conscience que cette culpabilité pourrait jouer un rôle important dans sa prise de conscience et sa guérison.

Lorsqu’elle parvient à passer quelques semaines sans crise alimentaire, on parle de rémission. Mais ces périodes d’accalmies sont trop courtes.

Sur les sites et autres blogs pro-ana, on distingue deux types d’intervenantes:

  1. Les intervenantes qui sont au premier stade de la pathologie: elles souhaitent perdre du poids, elles pensent que cela pourra les aider à se sentir mieux et elles éprouvent une certaine admiration pour celles qui ont pu perdre plusieurs kilos. Elles posent beaucoup de questions sur les sites et les forums. Heureusement, parmi ces jeunes filles en qui germe l’idée de perdre du poids, la plupart tentera mais laissera vite tomber ce projet morbide.
  2. Les intervenantes du second stade de la maladie donnent quelques conseils: comment mentir à ses proches pour cacher son anorexie, comment manipuler, comment vomir efficacement… Le second stade de la maladie correspond à la période où le patient est entré dans une phase de perte de poids et, malgré les signaux médicaux, veut poursuivre cette perte de poids.

 

La troisième phase de la pathologie, et la dernière, est celle où le patient a atteint une perte de poids importante et/ou bascule dans des crises de boulimie qui deviendront vite graves.

Les personnes pro-ana de cette troisième phase sont considérées comme des modèles aux yeux des autres intervenantes. Elles interviennent peu sur les forums ou sur les blogs. 

 

Ana/Mia-diction

Durant les thérapies que Mélissa a pu suivre par le passé, elle a ré-exploré son enfance pour trouver les causes de sa pathologie. 

Dans son souvenir, ses parents sont aimants et aux petits soins. Ses deux soeurs cadettes s’entendent bien et elle se sent même responsable d’elles, s’amuse à leur montrer le bon exemple. 

Lorsqu’elle entre dans l’adolescence, elle perd ses grands-parents paternels. Le deuil est long, Mélissa étant très attachée à sa famille. 

Elle vit aussi une dispute avec l’une de ses amies d’enfance. A cette époque, son amie déménage à plusieurs centaines de kilomètres et leur amitié s’effiloche. L’adolescente tient Mélissa pour responsable de cette situation, lui reprochant de n’être pas assez attentive à leur amitié à distance.

Il paraît compliqué de trouver la cause qui provoque ce déclic dans son esprit et ce sentiment de frustration ou de mal-être intense. Pourtant, il est toujours important de faire un retour en arrière lorsqu’on tente de se soigner. L’enfance étant une base sur laquelle nous marchons toute notre vie.

A la question de savoir ce qui pourrait l’aider à entrer en rémission, à se détacher de ce mouvement pro-ana, Mélissa ne répond pas. Sa réponse est éparpillée dans d’autres propos: elle perçoit la souffrance, la culpabilité et l’inquiétude de ses parents quant à son état de santé, entre autre.

« L’aménorrhée depuis plusieurs années malgré la prise d’une contraception indique que je ne pourrai certainement jamais avoir d’enfant ».

Elle évoque aussi l’impuissance de ceux qui l’entourent. Le système d’autodestruction qu’est l’anorexie. Les pensées sombres et noires qui occupent son esprit à de trop nombreuses reprises.

Si Ana se présentait comme un modèle de perfection, Mélissa la considère aujourd’hui comme une ennemie dont elle ne peut malheureusement pas se passer. 

La jeune fille qui pensait pouvoir manipuler son entourage, se rend compte qu’elle est manipulée en premier lieu par Ana. 

Mélissa a pu stabiliser son poids aujourd’hui, même si son IMC reste en-dessous du 18 tant espéré par ses parents et ses proches. Mélissa en est à 16.

Elle travaille comme téléconseillère à mi-temps pour une société de courtage. Elle a été engagée sous contrat à durée déterminée. Par le passé, elle a alterné périodes de travail à temps partiel et périodes d’inactivité. En effet, sa maladie ne lui permet pas de se rendre chaque jour sur son lieu de travail. 

Mélissa participe toujours actuellement à ces rencontres pro-ana, à ces échanges et ces réunions souvent virtuelles et anonymes. 

Elle s’y sent moins seule, comprise, entourée. Enfermée dans ce corps à qui elle inflige un traitement aussi violent que la boulimie, elle se débat entre la raison et la peur. Une lutte acharnée qui dure depuis plusieurs années et la prive d’une vie affective, professionnelle et personnelle normale.

« Je poursuis la lutte, je ne baisse pas les bras. Même si j’oscille très souvent entre des angoisses fortes, une solitude pesante, je continue et je suis toujours là. Je me raccroche à des détails: le sourire d’une de mes soeurs, un rayon de soleil, un oiseau qui chante, le « merci » d’un collègue… Chaque petite chose compte ».

 

Merci Mélissa !

Merci Mélissa pour ta confiance et ta sincérité. Mille mercis pour ton temps.

J’ai une immense pensée pour toutes celles qui vivent ce combat contre Ana et Mia. Le combat d’une vie. 

Je ne me risquerai pas à poster des photos dans cet article car je crains la censure, à juste titre. Google est vigilant et ferme les sites qui contiennent des encouragements ou des incitations aux TCA. Même si ceux-ci ne sont pas un choix. 

Néanmoins, il est de notre devoir d’adulte et de parent de protéger nos enfants, nos adolescents de ces dangers. Quand on parle d’anorexie, on parle aussi de mort à petit feu, lente, d’agonie, d’autodestruction. 

On parle donc d’une forme de suicide.

La prévention contre le suicide passe donc aussi par là. Nos adolescents sont touchés de plein fouet par la difficulté d’acceptation de soi, de son corps en changement, de l’image faussée que les médias proposent d’un corps parfait.

Cette lutte doit être solidaire et commune pour permettre à nos jeunes filles en particulier, de se construire sereinement.

 

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Emilie R
4 jours il y a

Superbe! J’ai la chair de poule de te lire… ces pathologies sont populaires mais on les connaît peu finalement.

Marie-Catherine
3 jours il y a

Quel bel article… C’est émouvant et très interpellant à la fois. Bravo !

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